Mémoire floutée

vielle dame en train d'écrire

Je suis une vieille femme de 81 ans. À l’époque, il y a bien longtemps maintenant, j’étais une jeune femme de beauté commune, mais vive et remplie de curiosité. Le gris a depuis longtemps remplacé mes longs cheveux noirs, les rides marquent désormais mon visage. Encore coquette à mes heures, il m’arrive souvent de me maquiller et de cacher derrière quelques coups de crayon léger la fatigue de mes yeux. Mon corps porte le poids des années et je traine désormais les pieds en marchant. Ah, inéluctable vieillesse ! Mes mains tremblent dessinant une écriture incertaine dans mon journal, le stylo pesant au bout de mes doigts alors que je pose par des mots mes pensées du jour, reflet de ma mémoire vacillante.
Oh, je n’ai pas à me plaindre. La vie m’a laissé de beaux souvenirs. Je ne dis pas qu’il n’y a jamais eu de larmes et des moments pénibles. Je dis juste qu’à choisir je préfère me rappeler les bons plutôt que les autres. J’ai eu la chance me mettre au monde deux merveilleux enfants qui à leur tour m’ont donné de magnifiques petits enfants. J’ai eu une carrière professionnelle à la hauteur de mes ambitions et je vis ma retraite dans une agréable maison d’un quartier résidentiel. Une belle vie en comparaison de bien d’autres. Je m’essaie à ces nouveaux téléphones tactiles pour appeler mes amours via cette application qu’ils chérissent tous. Dire que la technologie nous donne la chance d’avoir le son et l’image. C’est fabuleux. Je vis au quotidien les films de fiction de mon enfance. Une belle vie en somme où je ne regrette rien, ni le bon ni le mal, si ce n’est cette petite touche d’ombre qui me suit depuis de longues années et qui persiste de temps en temps à refaire surface, souvent à des moments les plus impromptus. Je ne m’en défais pas et sans réponse à mes questions elle restera, malheureusement, en suspens même le jour de ma mort.


Voyez-vous, à l’époque, j’étais encore jeune. Enfin à 81 ans, tout ce qui est en deçà de cet âge me parait jeune…
J’avais 25 ans. Je vivais dans mon premier chez moi et m’assumais seule depuis déjà deux bonnes années, faisant fi des convenances. Je venais de rencontrer celui qui deviendrait mon futur époux. Tout me semblait rose et la vie m’appartenait, si bien que l’expérience que j’ai vécue m’a paru dans un premier temps irréelle et surtout mon éducation a conditionné mes premières réactions. Par la suite, à y repenser régulièrement, j’étais quasi persuadée d’avoir été témoin d’un enlèvement. Aujourd’hui ma mémoire me joue des tours et le doute couvre à nouveau de son voile des images que j’ai cru entr’apercevoir. Après tout, je ne suis plus qu’une vieille dame.

Pourtant, je me souviens encore être assise dans la voiture, côté passager, mon fiancé au volant. Nous remontions une rue à sens unique où chaque côté était bordé de voitures parquées. Je discutais de choses et d’autres, observant distraitement les trottoirs et les façades des immeubles. La journée me semblait belle, le soleil éclairait les fleurs accrochées aux fenêtres. Je parlais à mon fiancé, de notre soirée en perspective chez des amis, lorsque mon regard fut attiré par une scène invraisemblable. Sur le trottoir à ma gauche, deux hommes entrainaient une jeune femme qui se débattait, se déchainait pour ne pas les suivre. Elle tentait de s’échapper alors qu’elle était fermement maintenue par ces hommes. Elle était quasiment assise vers le sol, pesant de tout son poids pour leur opposer le plus de résistance possible. Choquée, je n’étais pas certaine d’avoir bien vu. Le tout en quelques secondes, le temps à la voiture de rouler, de les dépasser et de tourner à droite. Le temps que mon cerveau analyse, doute de ce que j’ai vu. Nous sommes en France, on n’enlève pas les gens dans la rue, comme ça. Perplexe, j’ai demandé à mon fiancé de faire demi-tour, incertaine et troublée, l’obligeant à faire le tour du quartier pour remonter à nouveau la rue à sens unique. Je l’excédais par mon insistance. Lui n’avait rien remarqué d’anormal. Mais comme je lui expliquais encore et encore ce que je pensais avoir vu, il avait accepté de faire le détour. Nous avons remonté cette rue une seconde fois. À hauteur de l’endroit où j’avais cru voir quelque chose, il a ralenti.

Il n’y avait plus rien qu’une place de parking vide.

Était-ce vrai ? Était-ce faux ? Avais-je correctement analysé les choses ? Où avais-je mal interprété ce que je croyais avoir vu ? À l’époque, je me suis sentie stupide. Je me reprochais de ne pas avoir été assez réactive, de ne pas avoir obligé mon futur mari de s’arrêter au lieu de faire le tour des ruelles adjacentes. En même temps j’acceptais les critiques de mon fiancé et ses taquineries sur mon imagination fertile. Avec le temps, les souvenirs se sont estompés.


Pourtant ?
Il y a plus de 40 000 personnes qui disparaissent chaque année. Si 30 000 finissent par être retrouvées, il en reste 10 000 dont on ne sait rien.
Que leur arrivent-elles ? Quelles sont les motivations de leurs ravisseurs ?

• Une rançon ?
• Un chantage ?
• Une maladie mentale ?
• Une déviance sexuelle ?
• Une croyance religieuse ?

La moins pire, un parent qui a perdu son droit de garde. Encore que, si l’enfant est soustrait à l’un de ses parents par décision de justice, il y a probablement de bonnes raisons ?
Je souligne « probablement ». Ce n’est hélas pas toujours le cas. Mais la conséquence reste la même, l’enlèvement de l’enfant et son traumatisme.

La jeune fille de mes souvenirs existe-t-elle vraiment ?
Est-elle toujours en vie ?
Dans quel état ?
A-t-elle été mariée de force ?
Violée ?
Séquestrée ?
Battue ?
Vendue ?
A-t-elle réussi à s’échapper ?
Ces hommes, était-ce des proches ? Des inconnus ?


Je n’ai pas de réponse, je n’en aurais jamais. Les seules choses qui me restent, qui nous restent lorsqu’une personne disparait ce sont :

les questions et le vide.