Le clan des Hauts Lacs

Exile et pérégrination – Extrait retiré du livre de Danael.

Depuis notre fuite, Noah et moi voyagions. De villes en villes, de pays en pays, nous changions de lieu trois à quatre fois par an. Principalement pour notre sécurité, mais surtout pour atteindre la destination ultime que nous avions en tête, le nord du Canada. Le chemin n’était pas rigoureusement tracé. Nous nous arrêtions au hasard de nos pérégrinations, en fonction de nos coups de cœur ou de nos poches vides. Un arrêt, un petit job pour reconstituer nos fonds et nous passions à l’étape suivante. La seule ligne directrice était d’atteindre le Nord pour refaire notre vie.

Nous pensions avoir trouvé cet endroit à Winnipeg, ici au Canada. Suffisamment loin de notre propre clan pour enfin respirer un peu, suffisamment grande pour se noyer dans la masse. Nous pouvions nous poser et tout doucement envisager un autre avenir.

 

Noah et moi descendions tous les deux d’une tribu Incas, celle des Hommes-jaguars. Nés à Lagunas au Pérou, près de la réserve nationale de Pacaya Samiria, nous arborions fièrement notre métissage. Beaucoup d’entre nous avait le type amérindien, quoique plus grand que la moyenne puisque les hommes du clan atteignaient les 1m70 voire 1m90 comme Noah. En revanche, nous n’échappâmes pas au brassage ethnique qu’avait connu l’Amérique du Sud. La couleur de nos peaux variait entre le cuivre foncé de nos ancêtres péruviens et le lait de nos racines espagnoles.

 

Pour ma part, j’affichais le style européen avec une peau mate légèrement hâlée, des cheveux blond foncé, mi-longs qui me tombaient dans le dos, que j’attachais régulièrement en une queue de cheval, un nez fin et droit de mes ancêtres espagnols, justement, et les yeux en amandes de ma mère. Noah mon demi-frère, pour être plus précis, avait la peau plus cuivrée, les cheveux noirs coupés court, un regard doux rempli des mêmes prunelles noires de notre père. Il avait hérité de sa mère une bouche généreuse et le menton carré. Son sourire était franc et engageant. C’était un bel homme, bien fait de sa personne, au corps athlétique, d’un tempérament calme et conciliant, d’une volonté à toute épreuve. Noah avait plus de traits en commun avec ceux de notre village que moi qui cumulais les traits de notre père péruvien et de ma mère humaine née en Mongolie. C’étaient les premiers signes de mes différences, mais pas la raison unique de mon bannissement.

Dès lors, nous traversâmes deux continents pour mettre le plus de distance possible entre Eux et nous. La première année de notre fuite, nous remontâmes en pirogue la rivière Huallage et l’Amazone jusqu’à Santa María de Nieva. Nous traversâmes ensuite à pied la réserve de Santiago Comaina jusqu’à El Panqui en Équateur. Pendant toute cette période, nous empruntions tantôt notre forme de jaguar, tantôt notre forme humaine, évitant tout contact avec les hommes. Nous vivions de chasse, de pêche et de cueillette. Un moyen rapide et radical de mettre en application les années d’apprentissage que nous dispensèrent les Anciens et les guerriers du clan. À partir d’El Pangui, nous primes enfin un bus direct jusqu’à Quito. Nous fîmes du stop durant les deux milles kilomètres qui séparaient Quito de Montería en Colombie, avec tous les risques que ce mode de transport soulevait. Mais nous souhaitions placer un maximum de distance entre Eux et nous. Un écart que nous considérions comme « de sécurité ». Au bout de trois milles kilomètres, nous ralentîmes notre course et décidâmes de disparaître dans la jungle des grandes villes à la place de notre forêt équatoriale.

Nous progressions toujours vers le Nord, mais avec des arrêts plus fréquents qui s’étiraient souvent entre douze à dix-huit semaines. La traverser du Panama dura une bonne année, idem pour le Costa Rica et le Nicaragua. Nous mîmes moins de temps pour traverser le Honduras et le Guatemala car nous voulions atteindre rapidement le Mexique. Nous y restâmes deux bonnes années et demie avant de passer aux États-Unis. Nous traversâmes la frontière du côté du parc national Big Bend, de nuit, sous notre forme de jaguar en direction de la Lincoln National Forest. En cinq nuits, nous avions atteint Pine Springs au Texas. Deux nuits après nous étions à Cloudcroft. Dix heures plus tard nous étions à Phoenix, pour un certain temps.

Cette ville nous plaisait beaucoup, nous habitâmes quatre quartiers différents, soit presque une année, le temps de nous créer une « nouvelle identité » et de devenir des « Américains modèles ». Nous obtînmes notre nationalité américaine en même temps que nos diplômes supérieurs puisque nous nous étions inscrits à des cours d’université en ligne lorsque nous avions atteint le Mexique. Mais notre objectif restait le Canada. Nous poursuivîmes donc notre voyage direction le Grand Canyon que je désirais impérativement voir. Je voulais, mordicus, marcher au-dessus du Canyon, marcher sur le Skywalk, acceptant stoïquement toutes les vannes que mon frère me balança à cette époque sur le sujet. Ma lubie satisfaite, nous décidâmes de nous diriger vers Salt Lake City, ignorant des ennuis qui nous y attendaient. La confrontation fut rude. Nous avions connu durant ces dix ans des situations épiques, difficiles, dangereuses, rigolotes, agréables. J’avais un sac plein rempli d’anecdotes et de rencontres fortuites. Mais SLC, comme nous la nommâmes, nous avait beaucoup marqués. Nous nous retrouvâmes à filer une nouvelle fois, fuyant pour notre survie. Heureusement que j’avais appris à voyager à travers les ombres. Mieux préparés, plus forts qu’à nos 18 ans, nous nous en sortîmes sans trop de dégâts. Pour les leurrer, par précaution, nous retournâmes au Grand Canyon pour nous rediriger ensuite vers Minneapolis. Mais le voyage à travers les ombres me vida de mon énergie subtile. Il y avait toujours un prix à payer pour toute chose. Ce fut à Duluth que nous sélectionnâmes la région des lacs comme destination finale. Nous voulions tester Winnipeg Lake au Canada. Nous atterrîmes à Winnipeg tout court, la fin de notre voyage.

J’y étais arrivé grâce à Noah. Il ne m’avait jamais lâché. Nous avions survécu ensemble, moi par obligation, lui par choix et loyauté. Je l’aimais tant, c’était mon frère, mon « Protector ». Nous étions liés par la naissance et par le sang. Ces lacs nous rappelaient ceux de notre enfance, le temps où nous étions innocents et turbulents, le temps d’avant la fête du Soleil de nos dix-sept ans, un autre temps, un autre regroupement de clan, avant que nos vies basculent. Ici, nous pensions vraiment avoir trouvé un lieu pour nous poser, commencer une autre vie, construire un avenir. Cela paraissait jouable.

© Copyright Léa Gabriel par Réalité Digitale